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Derrière l’image: rencontre avec Catherine Mercier
Correspondante en Asie pour Radio-Canada
Il y a parfois de drôles de paradoxes. Par exemple, les journalistes qui suivent les matchs des Canadiens au Centre Bell se comptent par douzaines, alors qu’une seule personne couvre pour nous un territoire qui s’étend de l’Australie au Japon, en passant par la Chine, l’Inde, les deux Corées et tout le sud-ouest asiatique.
Cette femme, c’est Catherine Mercier, en poste à Pékin pour Radio-Canada. Le temps d’une discussion téléphonique — alors que 13 heures de décalage nous séparent —, la trentenaire, qui a grandi dans le Bas-du-Fleuve et qui connaît six langues, nous a parlé de son palpitant métier de correspondante et de sa nouvelle vie au pays de Mao.
Catherine, depuis combien de temps es-tu en poste à Pékin?
J’ai été nommée en décembre 2010, mais je suis en poste depuis le 3 juillet dernier. La Chine étant ce qu’elle est, ça a notamment pris six mois avant que j’obtienne le visa nécessaire.
C’est un délai assez long, parce que les journalistes étrangers sont évidemment tolérés en Chine, mais ils ne sont pas accueillis à bras ouverts. On ne leur rend pas la vie facile. On fait traîner les processus bureaucratiques en longueur pour que les gens, éventuellement, se découragent.
C’est le début de l’année du Dragon en Chine. Quels événements suivra-t-on de près au cours des prochains mois?
La Chine, c’est le monstre économique qu’on connaît, mais c’est aussi un géant tout court, au-delà de sa croissance. Sur le plan politique, au cours de la prochaine année, il y aura certainement de gros changements à la tête du Parti communiste. Nous sommes vraiment en période de transition: il y aura un nouveau président et un nouveau premier ministre.
Ces périodes-là sont intéressantes. Les dirigeants qui partent n’ont pas intérêt à maintenir leur poigne de fer et ceux qui arrivent n’ont pas eu le temps d’asseoir leur autorité. Sur Internet, certaines personnes disent qu’on est peut-être à une époque où les gens bénéficieront d’un peu plus de liberté qu’à l’habitude.
On sent un vent de liberté mais, encore une fois, la Chine étant ce qu’elle est... Le pouvoir est très opaque, alors il est difficile de prédire ce qui va se passer. La presse n’est pas libre, et l’information est très contrôlée. Parfois, nous avons l’impression de lire [l’avenir] dans des feuilles de thé plus qu’autre chose!
Est-ce difficile d’avoir accès à une information extérieure quand on est à Pékin?
Il faut savoir que, à moins de contourner la censure avec des cheats qui ne sont pas accessibles à tous, Twitter, Facebook, YouTube et Wikipédia sont complètement inaccessibles en Chine. Évidemment, dans les bureaux de Radio-Canada, nous avons ces outils.
Par contre, il y a des sites de réseaux sociaux made in China qui comptent des centaines de millions d’utilisateurs. À la base, l’information qui y circule n’est pas censurée. Les gens y écrivent ce qu’ils veulent mais, si un sujet est un peu subversif ou controversé par exemple, ces entrées de micro-blogues disparaissent à la vitesse de l’éclair.
[Les autorités] ont une véritable armée de censeurs qui scrutent ce qu’il se dit sur la Toile. C’est quand même tout un casse-tête pour le gouvernement de garder le contrôle.
L’an dernier, avec le printemps arabe, on a vu l’impact que pouvait avoir Internet...
Effectivement. En Chine, il y a eu ce qu’on appelle la Révolution du jasmin, mais ce n’était pas une révolution. Je ne saurais même pas comment décrire l’événement.
L’hiver dernier, il y a eu des appels à la manifestation — ou du moins à la rencontre publique — sous le thème «Célébrons le jasmin». Le mot «jasmin» a alors été bloqué de tous les sites. Des enquêteurs sont même allés chez les fleuristes pour leur demander qui avait acheté du jasmin, quand et pourquoi!
Quelle est la plus grande difficulté pour un correspondant étranger en Chine?
De traiter des sujets de son choix et de tourner les reportages qu’il a envie de tourner. C’est d’autant plus difficile quand on travaille pour la télé plutôt que pour la presse écrite ou la radio, qui sont des médias plus discrets quand vient le temps de faire le boulot. Quand on se balade avec un calepin et un crayon, on est beaucoup moins repérable que si on est équipé d’une caméra et d’un gigantesque trépied!
Je présume que les autorités suivent tes activités de près...
Oui. C’est donc difficile pour nous de tourner certains reportages, parce que dès qu’on s’installe un gardien de sécurité ou un policier vient nous demander nos autorisations de tournage.
Techniquement, nous avons le droit de faire notre travail, d’être dans la rue et de filmer un immeuble, par exemple. Cependant, il y a souvent quelqu’un qui surgit de nulle part pour mettre sa main devant la caméra et nous interdire de tourner.
L’autre difficulté, c’est de convaincre les gens de se confier à nous. Ils savent à quoi ça peut mener de parler à des médias étrangers. De notre côté, nous devons nous assurer de protéger ces gens-là: nous ne voulons pas compromettre leur sécurité.
Les Chinois font-ils preuve d’une certaine curiosité face à l’Occident?
D’une énorme curiosité! C’est étonnant: d’un côté, il y a une censure qui fait peur et des sites bloqués; et de l’autre, tellement de choses semblent accessibles!
On connaît la contrefaçon chinoise, par exemple... Il y a moyen de trouver une copie d’à peu près tous les films, non seulement des productions américaines mais aussi des longs métrages québécois. J’ai vu Aurore, l’enfant martyre en vente dans la rue, dans un paquet de DVD piratés! J’ai également vu Séraphin et 15 février 1839.
Oui, il y a une Grande Muraille en Chine, mais énormément d’information circule quand même, et les Chinois sont très, très curieux. Souvent, dès que je monte dans un taxi, le chauffeur et moi engageons la conversation d’emblée. Lorsque les gens se rendent compte qu’un étranger parle chinois, ils sont ravis, tout comme nous le sommes au Québec quand un étranger fait l’effort d’apprendre le français.
Tout de suite, ils me demandent: «D’où venez-vous?» et «Quelle est la population du Canada?» Je leur réponds: «Environ 35 millions de personnes.» Ils rétorquent: «350 millions?
— Non, non, non: 35 millions!
— Ah... Si peu?»
Ensuite, ils font toujours une remarque assez comique: «Nous, les Chinois, nous sommes beaucoup trop nombreux!» Que puis-je leur répondre? (rires) La Chine est un très grand pays, alors je rassure les gens: «Consolez-vous. Regardez l’Inde, par exemple: les Indiens sont plus d’un milliard, eux aussi, mais leur pays est beaucoup plus petit que le vôtre!» Au moins, il y a de l’espace à Pékin.
Quelle est la perception la plus erronée que nous ayons de la Chine?
Je pense que notre perception est unique et homogène. Nous imaginons LA Chine, alors que le pays est multiple et qu’on y trouve une diversité phénoménale! Il y a la Chine de Pékin, qui est celle du gouvernement, celle du pouvoir, celle du gigantisme avec les grandes avenues où on organise des défilés militaires.
Mais il y a tellement d’autres Chines! Celle du Sichuan, par exemple, qui est une Chine de montagnes, de verdure, de parcs et de lacs. La campagne, c’est complètement autre chose.
Quant à la Chine de Shanghai, les gens y parlent de nombreux dialectes, et des cultures très différentes s’y côtoient. Par ailleurs, il y a plus d’une cinquantaine de minorités ethniques en Chine. On y trouve notamment 20 millions de musulmans. J’ai été étonnée de voir des mosquées.
Par ailleurs, les gens font une distinction entre le nord et le sud. On dit que dans le sud de la Chine, on mange du riz, et dans le nord, on mange des nouilles. Les Chinois du nord aiment les nouilles parce que cette région est assez froide et qu’on y fait pousser du blé, tandis que dans le sud, il fait plus chaud, alors on cultive du riz!
Le défi environnemental de la Chine: le smog
«Aujourd’hui, nous avons atterri à Pékin, et il y avait un épais nuage de smog, nous raconte Catherine au lendemain de son retour en Chine après des vacances auprès de ses proches au Québec. C’est comme ça pratiquement chaque fois.»
«De plus en plus, les gens réclament davantage de transparence. Ils veulent que les gouvernements locaux, provinciaux et national les informent. Ils veulent obtenir les vraies données concernant la qualité de l’air, entre autres. En fait, nous avons appris hier que les autorités rendraient certaines données publiques, mais elles craignent la réaction de la population, parce que dans le fond elles sont incapables de contrôler la qualité de l’air, même dans la capitale.»
«Ce n’est pas peu dire. Dans des villes où il y a des mines de charbon, à la rigueur, on peut s’attendre à ce qu’il y ait dans l’air une densité de particules extrêmement dangereuse pour la santé. Mais à Pékin, là où siège le gouvernement et où habite l’élite, ça soulève toutes sortes de questions et, fort probablement, des critiques...»


