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Derrière l’image
Danielle Fichaud © Sylvain Laperrière

Derrière l’image

Qu’est-ce qui fait un grand acteur?

Steve Martin / TV Hebdo - 2012-06-14 15:10:03

Qu’est-ce qui distingue un bon comédien d’un grand comédien? La technique? Le charisme? La capacité de s’effacer derrière un personnage? Afin d’avoir des réponses à ces questions, nous avons demandé leur avis à plusieurs experts. Ceux-ci, au fil des prochains numéros, nous feront part du regard qu’ils jettent sur ces artistes qui nous fascinent.

 

Cette semaine, nous vous présentons une rencontre avec la comédienne Danielle Fichaud, qui donne des ateliers de jeu depuis plus de 25 ans et dont la réputation dans le milieu n’est plus à faire.

Danielle, qu’est-ce qui caractérise un bon comédien, selon toi?

Premièrement, la générosité. Deuxièmement, le respect de l’auteur, du metteur en scène, des partenaires de jeu et du public. Quand un acteur est au service de ces gens-là, il se sert lui-même.

Un bon comédien, c’est aussi quelqu’un qui a une intelligence émotive, qui aime l’être humain dans toute sa complexité et qui est capable d’accepter toutes les différences. Un acteur trop fermé est un mauvais acteur.

Qui considères-tu comme de grands comédiens actuellement?

Céline Bonnier est excellente dans tout ce qu’elle fait. J’ai travaillé avec elle pour le film Délivrez-moi et j’ai rarement eu une partenaire aussi réceptive. Elle ne laisse rien passer! On lui envoie une balle et, chaque fois, elle la prend au vol et la renvoie. Nous avons eu un plaisir incroyable à travailler ensemble! Elle est intense sans être tordue.

Elle jouait des scènes épouvantables, dans lesquelles elle s’ouvrait quasiment les veines et, parfois, quand on entendait «Coupez!», elle disait: «J’ai failli me mettre à rire!» Elle ne se complaît pas dans le malheur de son personnage. 

J’adore également le travail d’Isabelle Vincent. C’est une de nos grandes comédiennes. Chez les hommes, Claude Legault est allé loin, parce qu’il s’est investi dans ses rôles.

Et il a un vaste registre. Claude peut jouer tant dans un drame que dans une comédie légère. Tout comme Luc Guérin.

Quel acteur! Je le coachais dans Virginie, et toutes ses questions concernaient l’intelligence émotive de son personnage, un intello tordu et tourmenté, mais passionné par son métier. Luc et moi avons eu des échanges captivants sur ce sujet!

Par ailleurs, on reconnaît aussi un bon acteur à sa façon de «recevoir» et à sa «gestion» des silences. Très peu de comédiens comprennent qu’il y a une qualité de silence, au même titre qu’il y a une qualité de rire.

Dans un show comique, certaines jokes provoquent de petits rires, et d’autres, de gros rires. La qualité du malaise dans un silence est aussi palpable que celle d’un rire, si on écoute comme il faut. Le public ne peut avoir des émotions que dans le silence, et la tension ne monte que dans le silence. 

Qui, parmi nos comédiens, est un expert du silence?

(Sans hésiter:) Guy Nadon. Il a gagné tous les trophées cette année, et certaines personnes disent: «Il joue encore mieux qu’avant!» Ce n’est pas vrai. Il était aussi bon autrefois, mais il ne joue plus comme il le faisait dans les années 80. Aujourd’hui, tous les réalisateurs prônent le «non-jeu». À l’époque, les comédiens jouaient «gros», un peu comme s’ils avaient fait du théâtre pour enfants. Ils soulignaient tout au public: qui était le bon, qui était le méchant...

Maintenant, c’est différent. Les gens ont vu tellement de choses qu’ils sont capables de se faire leur propre opinion, alors les personnages sont davantage dans les zones de gris. Même le plus pur d’entre eux pète parfois les plombs. 

Dans mes ateliers, au lieu de travailler «la manière dont un personnage se sent», je me penche sur ses mécanismes d’autodéfense et de séduction. J’explique aux comédiens que chaque scène est comme une partie d’échec et que chaque personnage a sa stratégie. C’est la lutte des stratégies qui est intéressante.

Qui, parmi les jeunes comédiens, possède un rare talent selon toi?

Un de mes derniers coups de cœur, c’est Sarah Dagenais Hakim, qui a joué dans 30 vies. Elle est entrée, et je me suis dit: «Elle, on n’a pas fini de la voir!»

Je dirais la même chose d’Éric Bruneau, qui me fascine, et de Catherine Bérubé, qui jouait la blonde de Réal Bossé dans 19-2. Elle incarne la fraîcheur. Mentionnons aussi le nom de Maxime Leflaguais, qui a la folie de son père et la rigueur de sa mère. C’est la combinaison parfaite.

Donc, la génétique joue parfois un rôle… Ç’a été le cas de Laurence Leboeuf et de Caroline Dhavernas, qui ont pris leur place sans pour autant être pistonnées... 

C’est exact. Au Québec, le fait d’avoir un parent comédien nuit même un peu aux jeunes. Les producteurs veulent les voir en audition, mais les réalisateurs ont peur qu’ils aient la tête enflée ou qu’ils aient été élevés dans la ouate. 

Au Québec, le syndrome de la grosse tête, ça ne passe pas très bien...

Ici, un comédien au style trop pompeux n’est pas apprécié, d’autant plus que les équipes sont toujours les mêmes. Si un réalisateur a le choix entre un bon directeur photo et un bon acteur, il demandera au premier s’il peut s’entendre avec le second. Si un comédien a fait suer les gens une fois sur le plateau, il ne sera pas engagé de nouveau

Ici, l’attitude est très importante. Je connais beaucoup d’acteurs qui ne trouvent plus de travail parce qu’ils sont devenus insupportables. 

L’attrait de la célébrité est-il un piège pour les jeunes acteurs?

Oui, parce que le public les «étampe» facilement. S’ils disent une niaiserie au cours d’une entrevue, les gens se mettent vite à les haïr et à les boycotter. Lorsque ça se produit, les diffuseurs ne veulent pas engager ces jeunes comédiens. 

Parmi les prestations de la dernière année, laquelle t’a fascinée?

Celle d’Alexis Martin dans Apparences. Il était excellent dans toutes ses scènes. En fait, tous les interprètes des membres de la famille étaient fascinants. C’était du bonbon, cette série-là! 

Quelle différence cela fait-il, pour un acteur, de jouer au petit écran plutôt qu’au théâtre ou au cinéma?

Au théâtre, il ne peut rien cacher au public. S’il fabrique, ça se voit. Le théâtre est un métier d’ambiance, alors que le cinéma est un métier d’action. Le comédien n’utilise pas les mêmes outils dans les deux cas. À la télé, il n’a parfois qu’un moment de grande émotion en une heure. Le reste du temps, il dilue.

Sur le plan de la «mathématique émotive», le théâtre et la télé font appel à deux «boîtes à outils» aussi différentes l’une de l’autre que celles d’un plombier et d’un électricien. C’est vraiment mathématique: tel élément plus tel élément donnera tel résultat sur le public. Ce sont des équations émotives. Et moi, c’est ce qui m’intéresse.

 

Un petit je-ne-sais-quoi

Pour avoir sa place au soleil dans un métier où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus, il faut avoir ce petit quelque chose qui fait toute la différence, qui permet de sortir du lot et de se faire remarquer. Nous avons demandé à Danielle de nous dire, en quelques mots, ce qui permet à certaines personnalités, selon elle, de briller un peu plus que les autres sous les feux des projecteurs.

Roy Dupuis

«Sa fougue et sa passion. Il est impliqué, de la racine des cheveux jusqu’au bout des orteils!»

Guylaine Tremblay

«Sa générosité, son gros bon sens et sa simplicité. C’est madame Tout-le-Monde.»

Elise Guilbault

«Sa capacité de voir au-delà de la situation. Elle peut se détacher, comprendre ce qui se passe et revenir dans son personnage. Par ailleurs, elle est également très généreuse.»

Marina Orsini

«C’est à la fois une fille d’équipe et une leader, et elle est très positive.»

Geneviève Brouillette

«Sa combativité. Elle donne à tous ses personnages une quête à accomplir. C’est une fille de défis.»

Patrick Huard

«Son acharnement. C’est un bourreau de travail. À l’École de l’humour, alors que les autres élèves n’étaient capables d’écrire qu’un monologue par semaine, il en composait cinq. De plus, c’est un perfectionniste.»

Claude Legault

«Il s’investit énormément et il fait preuve de beaucoup de rigueur, mais sans que ça paraisse. C’est un bourreau de travail et un gars d’équipe.»

Pascale Bussières

«Son intelligence, qui est très affûtée. Comme une lampe, Pascale irradie, tant sur le plan des émotions que sur celui du charisme. C’est une marginale et elle est très timide, mais c’est une fille d’équipe.»

Rémy Girard

«Son gros bon sens et le fait qu’il donne à tous ses personnages la volonté de bien faire. Avec lui, même le pire trou du c… reste un bon gars.»

Marc Messier

«Je sais que ça peut paraître péjoratif, mais c’est sa technique, son efficacité, son acuité, comme un champion olympique de tir à l’arc. Et c’est un autre gars d’équipe.»

Karine Vanasse

«Karine ose. Elle ne s’est jamais cassé la gueule dans une école de théâtre, comme ç’a été le cas pour certain. Alors, elle ose, parce qu’elle ne se fait jamais dire non.»

Denis Bouchard

«Sa capacité à montrer qu’il est petit, mais pas au sens physique du terme. Ses personnages ont des pulsions de petits gars parfois un peu méchants, qui le savent et qui se sentent coupables. Ils ont la pulsion du petit qui veut jouer au grand.»