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La télé vue par Madame Louise
Louise Cousineau © Jean Langevin

La télé vue par Madame Louise

- 2010-09-08 18:06:20

Dans la première des 50 chroniques qu’elle signe pour TV Hebdo, Louise Cousineau revient, avec sa verve inimitable, sur les grands changements qui ont marqué l’histoire de la télé.






50 ans de télé: eh que ça change!

J’aime la télévision. Dans le bon vieux temps, c’était un aveu qu’il était préférable de ne pas faire en bonne compagnie. La télévision, c’était pour les débiles mentaux.

Je me souviens d’un article publié dans la très intellectuelle revue Liberté, où on avait demandé à de grands penseurs québécois de regarder chacun un téléroman et d’en faire la critique.

Ce fut un massacre.

Des émissions disparues
Pendant longtemps, même les patrons des réseaux n’ont pas pris leurs œuvres au sérieux. La preuve? Ils ne conservaient rien ou à peu près, réenregistrant d’autres émissions sur les mêmes rubans.

C’est ainsi qu’il ne reste qu’une poignée d’épisodes de La famille Plouffe, le tout premier téléroman produit au Québec. Même chose pour Cré Basile, du grand Olivier Guimond, au canal 10 de l’époque. C’est Prise 2 qui se mord les doigts de cette insouciance du passé.

À croire que même les patrons de télé croyaient secrètement que la télé, c’était pour les débiles. À quoi bon dépenser pour conserver des œuvres sans importance?

Est-ce qu’on garde nos courriels?

Un «médium d’imbéciles»
Quand j’ai postulé pour le job de chroniqueur télévision à La Presse, dans les années 70, mon patron a dit non: «Pas question que je mette une bonne journaliste sur ce médium d’imbéciles!»

Flatteur pour moi, bien sûr; pas pour la télé. Mais j’ai fini par le persuader de me donner un essai de six mois. Il n’aimait pas ça, je retournais couvrir les choses sérieuses.

Les débuts d’une chronique télé
Les premiers temps furent fantastiques. À l’époque, il n’y avait pas une armée de relationnistes pour nous inviter à des visionnements de presse et nous dire quoi écrire.

Quand je repérais dans les horaires une série prometteuse, on m’organisait un visionnement dans un cagibi du deuxième sous-sol de Radio-Canada. Pas de café, pas de petits sandwichs pas de croûte, pas de communiqué de presse. Toute seule. Les autres journaux n’avaient pas de chronique télé régulière.

Les sondages: de Nielsen à BBM
Pour déchiffrer les sondages, c’était moins drôle. Toute seule avec le gros livre Nielsen. Aucun titre d’émission, que des cases horaires et le nombre d’auditeurs. L’enfer. Surtout quand on compte encore sur ses doigts et qu’on est terrorisé par les colonnes de chiffres.

Aujourd’hui, les réseaux envoient des rapports quotidiens. Les gros sondages viennent avec une conférence de presse et un communiqué qui défriche ce fatras de chiffres. La coopérative Nielsen a été remplacée par BBM.

Ah! ces souvenirs délicieux du grand patron de TVA, Philippe Lapointe, qui aimait bien brandir sa feuille de programmation couverte de vert, la couleur de la première place au palmarès. Il y avait juste un peu de rouge, à l’heure de Shopping TVA ou de quelque autre broutille.

Une série complètement folle
M. Lapointe a toujours eu le tour avec les journalistes. À un lancement de programmation d’automne, il nous a servi des extraits de la folle série de Marc Labrèche Le cœur a ses raisons, même si elle n’allait pas en ondes cette saison-là. Grand plaisir dans la salle. Surtout que, plus tard, la direction de TVA a songé à faire disparaître cette folle aventure dans l’absurdité, qui ne ralliait pas assez de spectateurs.

1952: la télé arrive au Québec
Si j’avais tant envie d’écrire sur la télévision, c’est que je lisais avec plaisir les chroniques télé du Montreal Star et de The Gazette. Elles étaient faites avec humour, écrites avec légèreté. Il y en avait eu dans nos journaux francophones, mais elles étaient souvent pesantes.

Heureusement qu’il y avait, au Devoir, un pigiste de génie, Gilles Constantineau, qui avait la plume la plus acérée en ville. Hélas, il n’était pas publié assez souvent à mon goût. Le plus étrange: il avait été élevé sur la rue Saint-Denis, juste en face de chez nous. Y aurait-il des terres fertiles pour certains talents?

La télévision est arrivée au Québec en 1952. Durant 10 ans, elle a été en noir et blanc et il n’y avait qu’un canal francophone, Radio-Canada, qui diffusait aussi des émissions en anglais, au début.

On ne l’a pas eue chez nous: ma mère trouvait ça débile.

À la maison, on n’écoutait que la radio de Radio-Canada: musique classique à profusion — j’aime encore cela —, et Radio-Collège, qui diffusait des émissions sur la littérature et la géographie que je dévorais, et une merveilleuse émission d’humour politique avec Fernand Seguin.

Mon premier téléviseur
Donc, j’ai peu suivi la télé à cette période, sauf quand j’allais garder des enfants chez des gens qui l’avaient. Mais j’étais adolescente et j’avais mieux à faire.

Même après mon mariage, en 1957, on n’a pas eu la télé. J’avais épousé le seul homme au Québec qui ne s’intéressait pas au hockey. Jusqu’au jour où il a découvert ce merveilleux sport à la taverne, avec ses copains. Il a alors décrété qu’il nous fallait un téléviseur.

Là encore, je n’ai pas eu la piqûre. J’avais une vie à vivre.

L’aubaine du siècle
C’est lors d’une grève à La Presse que j’ai trouvé ma vocation. Notre syndicat s’était acoquiné avec les frères Paiement — l’un d’eux était le grand-père de la belle Mahée —, des imprimeurs philanthropes qui nous ont aidés à lancer Le Quotidien populaire.

Quand j’ai demandé à nos collègues ce qu’ils voulaient que je couvre, ils ont dit: «Ce que tu veux!»

L’aubaine du siècle!

Je suis devenue chroniqueur télé ce jour-là, pour tout le temps de la grève, soit sept mois. J’ai adoré cette incursion dans ce monde nouveau pour moi. Je rencontrais des créateurs passionnants et passionnés de télé. Je l’ai donc regardée avec plus d’assiduité à partir de ce moment.

Les tannants et le référendum
Un jour, à l’issue d’une triste réunion syndicale, j’ai invité mon ami et collègue Claude Gingras à souper à la maison. Le célèbre critique musical n’avait pas la télé. Je l’ai donc invité à regarder Les tannants pendant que je préparais le repas.

Il s’est mis à 12 pouces de l’écran et a été complètement silencieux. Totalement fasciné. Une fois l’émission terminée, après avoir vu un concurrent tomber dans la piscine, il s’est écrié: «Quand je pense que ce monde-là va voter au référendum!»

Je la ris encore.
 
Soixante ans de transformations
En 60 ans, la télévision s’est peu à peu inventée. Elle a trouvé son propre langage.

Au début, elle s’est inspirée des arts existants. On adaptait les livres aimés des Québécois. Les Plouffe, Les belles histoires des pays d’en haut, Le Survenant. On diffusait le théâtre Alcan. On montait des chefs-d’œuvre comme Des souris et des hommes, d’après le roman de John Steinbeck.

Aujourd’hui, on ne peut plus regarder de théâtre télévisé: trop différent du langage télé auquel on s’est habitué.

À TVA, notre canal 10, on est allé chercher des vedettes du théâtre populaire, La Poune, Olivier Guimond, Gilles Latulippe, l’écrivain prolifique Marcel Gamache, le comique de club Claude Blanchard et le très polyvalent Réal Giguère, l’un des grands maîtres de l’entrevue télé.

À l’époque, personne, dans mon milieu, n’avouait regarder Parle parle jase jase. Mais tout le monde l’avait vu le lendemain.

Quand le téléroman se marie au hockey
Peu à peu, les adaptations ont disparu pour faire place à des œuvres originales. Prenez Lance et compte: Réjean Tremblay m’avait montré ses premières ébauches. Des épisodes de 30 minutes tournés en studio.

Dieu merci, quelqu’un, à Radio-Canada, a vu les immenses possibilités de marier les deux grandes passions des Québécois: le téléroman et le hockey. On s’est tourné vers le privé, qui pouvait avoir des subventions, et on a inventé la première télésérie.

C’est ainsi qu’on a pu voir notre Pierre Lambert rentrer son meilleur ami dans la bande pour avoir sa place dans le National.

Dans le bon vieux temps, il aurait raconté ses aventures autour de la table de cuisine de sa mère, Maroussia...

Le téléroman venait d’entrer dans les ligues majeures.

L’âge d’or
Peu à peu, les collègues journalistes ont cessé de lever le nez sur les chroniqueurs télé.

Je me souviens d’un sérieux intello de la rédaction qui m’a avoué sa passion pour Des dames de cœur, en marchant vers le parking. Il n’était pas encore réconcilié avec l’idée de regarder un téléroman de filles. Sa blonde l’avait entraîné dans ce précipice. Mais il aimait ça et pouvait confesser son péché à une oreille compatissante, la mienne.

Et regardez les œuvres brillantes diffusées depuis quelques années.

Minuit, le soir, une série d’abord annoncée comme une comédie qui s’est transformée en tragédie humaine. Et nous a fait connaître un réalisateur brillant, Podz, un timide qui n’est pas fort sur les phrases mais qui sait faire hurler les images.

Et que dire des Invincibles, cette saga de quatre minus qui se pensent bons, de son pendant féminin, La galère, où les femmes modernes peuvent enfin se reconnaître? Et, ce qui ne me déplaît pas, des filles pas mal moins imbéciles que nos chers Invincibles!

Des séries made in USA
Regardez la télé américaine, qui regorge aussi de séries remarquables: Les Soprano, Six pieds sous terre, The Good Wife (présentée cet automne sur V sous le titre français Une épouse exemplaire) et Mad Men, qu’on a découverte en français, l’été dernier, à Télé-Québec (une série se déroulant dans les années 60, où tout le monde fume, où les épouses sont habillées, maquillées et coiffées dès le petit déjeuner et où les femmes célibataires qui commencent à rêver d’une carrière payent cher cette transgression interdite à l’époque).

C’est tellement bon qu’une amie à moi, grande patronne d’une chaîne de télé, a craqué pour la mode de l’époque et a trouvé une boutique où elle s’habille comme l’épouse de Don dans Mad Men.

Pourvu qu’elle ne se mette pas à fumer comme une cheminée...

Et vous savez quoi?

La nouvelle télévision est meilleure que le cinéma actuel, trop porté sur les blockbusters qui attirent les enfants. Du bang, du zip, du bruit pour hausser les ventes de popcorn et autres menus des grandes salles qui sentent désormais le graillon. Nous, les vieux sages, on regarde Beautés désespérées en sirotant notre gin tonic. Pas mal plus de substance que le cinéma actuel.