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Les artisans de la télé: André Ducharme
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Les artisans de la télé: André Ducharme

«J'ai appris à ne pas juger les gens»

Par Steve Martin / TV Hebdo - 2017-06-14 13:58:10

Membre de RBO et chef recherchiste de Tout le monde en parle, André Ducharme a su, depuis ses débuts à la télé, choisir des projets qui ont le don de faire jaser. Il assure notamment la narration d’Un souper presque parfait, une téléréalité dont on a tourné récemment le 1000e épisode.



André, après 1000 épisodes d’Un souper presque parfait, qu’est-ce qui t’étonne encore?

Probablement le fait que chaque émission est différente et que les choses ne se passent jamais comme on le pense. Certains téléspectateurs croient que ce qu’ils voient est mis en scène, mais ce n’est pas le cas. On réunit les participants de manière aléatoire, et le hasard de la vie fait qu’ils peuvent super bien s’entendre ou se détester. On ne peut jamais le prévoir. C’est fascinant!


Tant de cuisiniers amateurs ont participé à l’émission que ça donne un échantillon de la population assez intéressant à étudier!

Je pense que oui. On voit notamment quelles sont les habitudes alimentaires des Québécois. J’ai 55 ans, et l’émission m’a fait réaliser à quel point elles ont changé depuis les années 1970. La cuisine a beaucoup évolué. On peut même remarquer qu’il y a eu des changements depuis la diffusion de la première émission, il y a huit ans. On constate aussi que les rapports entre les candidats se sont modifiés: on le voit à la façon dont ceux-ci réagissent à l’homosexualité d’un des participants, ou à sa religion et à sa culture quand ce sont des personnes qui ont des racines étrangères. Nous avons eu des participants musulmans et, évidemment, ç’a forcé les autres à réagir, donc on a découvert des choses à leur sujet.


Qu’as-tu appris à force d’écouter toutes ces conversations?

La chose la plus importante que j’ai apprise, c’est à ne pas juger les gens. J’avais déjà tendance à ne pas le faire, mais ça s’est accentué. J’ai peut-être le syndrome de Stockholm. (rires) En fait, parmi les centaines de participants que nous avons reçus, il y en a très peu que je n’ai pas aimés. Pour mon travail, je dois regarder chaque émission quatre ou cinq fois, alors je développe beaucoup d’affection pour les candidats qui ont la générosité d’être devant la caméra. C’est une expérience émotive, fatigante et extrêmement difficile. Nous avons enregistré des émissions avec de véritables chefs, et ils ont trouvé ça dur, alors imaginez ce que doivent ressentir des amateurs qui cuisinent pour le plaisir!


L’émission est diffusée dans plusieurs pays, mais elle est très bien adaptée pour le Québec, où on a l’habitude de se réunir dans la cuisine...

En effet. Je pense qu’il existe 27 versions d’Un souper presque parfait dans le monde, ce qui nous permet de découvrir les différences entre les cultures. Au Québec, les gens ont tendance à rester dans la cuisine, alors qu’en France, ils jasent dans le salon avant de passer à table. Ils jouent aussi à des jeux pendant le repas, alors qu’ici, ils le font rarement. En Angleterre, contrairement à ce qui se passe ici, les participants se lèvent systématiquement pendant le souper pour aller fouiller dans la maison. Nous avons essayé au début, mais les participants qui allaient fouiner dans la chambre de leur hôte se faisaient insulter sur les réseaux sociaux, alors nous avons arrêté!


Au cours de ta carrière, tu as aussi pris part à Rock et Belles Oreilles et à Tout le monde en parle, des émissions très différentes, mais qui ont une chose en commun: elle font jaser bien après la diffusion et provoquent chaque année des controverses.

Heureusement, avec les réseaux sociaux, j’ai appris à gérer tout ça habilement. (rires) Au début de Tout le monde en parle, ce n’était pas la même chose. Les téléspectateurs écrivaient sur des forums de discussion ou nous envoyaient des courriels. Nous en recevions énormément, et certains étaient plutôt agressifs. D’ailleurs, beaucoup d’artistes parlent de cette réalité depuis quelque temps. Et puis, chaque saison, il y a un événement qui ressort toutes les trois ou quatre émissions.


Les participants d’Un souper presque parfait doivent parfois, eux aussi, composer avec des commentaires peu obligeants...

Oui, et ils ne sont pas préparés à y faire face. Le lundi matin, tu es un inconnu, et le lundi soir, tout le monde se met à écrire à ton sujet sur les réseaux sociaux! J’essaie donc de les conseiller, de leur faire comprendre qu’il ne faut pas trop s’énerver. De toute manière, ces commentaires ne sont pas représentatifs de ce que le public pense.


Vous en êtes à 14 saisons de Tout le monde en parle. Qu’est-ce qui a changé depuis le début?

Le fait que les invités connaissent mieux l’émission a une influence. Chose certaine, beaucoup d’entre eux se préparent à l’avance. Les politiciens, par exemple, se font «briefer», c’est évident; certains artistes aussi. De plus, ç’a l’air idiot de le dire, mais aujourd’hui, Guy, les recherchistes et moi savons comment organiser nos entrevues afin que les tournages durent moins longtemps. Au début, nous finissions à 1 h. Aujourd’hui, à 22 h 15, tout est terminé! Donc, nous savons davantage où nous nous en allons et où nous ne devons pas aller. Pour le reste, je pense que l’émission fait encore son effet: la preuve, c’est que les cotes d’écoute sont toujours aussi bonnes.


Y a-t-il un invité qui t’a touché plus personnellement?

Il y en a eu quelques-uns. Je me souviens notamment d’une entrevue pendant laquelle j’ai dû me lever et sortir de la régie parce que je trouvais ça trop dur. C’était il y a quelques années. Deux jeunes étaient venus avec Jasmin Roy pour parler de leur expérience d’intimidation. L’un d’eux était visiblement très atteint par ce qu’il avait vécu. Or, j’ai beaucoup subi d’intimidation quand j’étais jeune, alors je me revoyais à leur âge. J’avais quasiment l’envie de descendre sur le plateau, de mettre un micro et de leur dire: «Regardez, je suis passé à travers; il y a moyen de survivre à ça.» J’ai trouvé cette entrevue excessivement pénible parce qu’elle me touchait plus que bien d’autres.


Un petit mot sur tes années avec RBO. On dit parfois que, dans la culture actuelle, ce serait difficile de reproduire cette expérience. Es-tu d’accord?

Encore aujourd’hui, je pense que nous nous arrangerions. (rires) Nous nous exprimerions peut-être sur des canaux différents, mais il y a encore moyen de le faire librement. Il faut aussi se ficher un peu des réactions de masse. Encore une fois, on revient aux réseaux sociaux. C’est sûr que sur Facebook et compagnie, chaque gag de RBO ferait réagir, mais au lieu de reculer, nous dirions: «On s’en fout! Si vous n’aimez pas l’émission, ne la regardez pas!» C’est aussi simple que ça. C’était notre façon de voir les choses, et nous avons été chanceux: les gens ont continué de nous suivre!

Accro à...

«Comme je dois regarder beaucoup de télé pour mon travail, je ne suis pas beaucoup d’émissions. Je le fais quand je suis en vacances, comme ç’a été le cas dernièrement. J’en ai profité pour me taper la dernière saison de House of Cards. Par contre, on dirait qu’avec tout ce qui se passe aux États-Unis depuis l’arrivée en politique de Donald Trump, la fiction est devenue un peu faible face à la réalité! J’ai aussi regardé Anthony Bourdain dans The Layover. Il débarque dans une ville où il passe 48 heures. Il rencontre des chefs, visite des restos, etc.», explique André Ducharme au sujet de la télévision qu’il regarde dans ses temps libres.