Télévision / Reportages

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Les artisans de la télé: Chantal Lacroix
© Bruno Petrozza

Les artisans de la télé: Chantal Lacroix

«Je suis joueuse de nature»

Par Steve Martin / TV Hebdo - 2016-07-22 15:10:36

Enfant, Chantal rêvait littéralement d’entrer dans la télé. Cette obsession a persisté tout au long de son adolescence et de sa vie de jeune adulte. Pour faire sa place, l’animatrice, productrice et femme d’affaires qui a fait ses débuts à MétéoMédia et à Salut, bonjour! a dû prendre de gros risques et même mettre plusieurs fois sa «tête sur le billot», comme elle nous le raconte.




Chantal, tu as été animatrice, puis conceptrice et productrice. Tu as développé ta marque et lancé des produits dérivés de tes projets. Tu as ajouté beaucoup de cordes à ton arc depuis tes débuts!

Si je me suis diversifiée au fil des ans, c’est parce que j’écoute les gens et leurs demandes. En quelque sorte, ce sont eux qui m’ont amenée à faire des choses aussi variées. Cela dit, j’ai créé mon métier et ma carrière, parce que personne ne me donnait l’émission que je voulais animer. Je ne voulais pas attendre les producteurs, qui ne daignaient pas me confier les commandes d’une émission. À l’époque, un directeur de la programmation m’avait même dit que je ne serais jamais animatrice, que je serais toujours une «deuxième» dans la vie. J’ai alors compris qu’il fallait que je crée mon propre emploi si je voulais atteindre mon objectif. Ainsi, j’ai conçu ma première émission, Partis pour l’été, qui a été diffusée à TQS.


À l’époque, TQS était un réseau qui prenait des risques, qui essayait de nouveaux concepts et qui travaillait avec des personnalités qui n’étaient pas encore établies à la télé...

C’est vrai, les dirigeants de TQS étaient audacieux. De plus, ce qui m’a aidée, c’est que la proposition que je leur ai faite ne leur coûtait rien. Je leur ai dit: «Je vais produire une quotidienne, du lundi au vendredi. Je vous garantis 65 émissions, et vous n’aurez pas à dépenser un sou. La seule chose que je vous demande, c’est de me donner trois spots publicitaires. Je les vendrai à des annonceurs, et c’est comme ça que je me financerai.» Cette année-là, nous avons fait augmenter les cotes d’écoute de 85 % et nous avons fracassé des records dans la case horaire que TQS nous avait donnée! C’est comme ça que j’ai commencé en affaires.


Il fallait quand même avoir de l’audace pour prendre un tel risque!

En effet, et cette année-là, j’ai été dans le rouge de 42 000 $. Mais c’est toujours comme ça que j’ai fonctionné. Heureusement, l’émission a duré sept ans, alors j’ai eu le temps de me renflouer.


Tu as ensuite créé S.O.S. beauté, une émission qui a marqué ton parcours.

Ça s’est passé de la même façon. J’ai proposé mon concept aux dirigeants de TQS. Ils m’ont dit: «C’est une excellente idée, mais on n’a pas l’argent nécessaire.» Alors, je leur ai demandé: «Quelle est l’émission qui vous rapporte le moins?» C’était La porte des étoiles, qui leur coûtait 100 000 $ pour un certain nombre d’épisodes. Je leur ai proposé: «Donnez-moi ces 100 000 $, et je mettrai ma tête sur le billot. Je vais améliorer vos cotes d’écoute.» Ils m’ont accordé le montant, et j’ai composé avec le manque à gagner. Cette année-là, j’ai eu un déficit de 172 000 $, mais, tel que promis, l’émission a obtenu des cotes d’écoute phénoménales. Par la suite, Radio-Canada et TVA m’ont proposé de travailler pour eux, alors j’ai dit aux patrons de TQS que je voulais rester, mais que j’étais tannée de prendre des risques. Je leur ai demandé de commencer à financer mes émissions, comme si j’étais une productrice ordinaire. Je suis donc devenue une productrice avec des licences en me produisant moi-même et en allant frapper aux portes.


Depuis, tu as bâti ta crédibilité. Les choses sont-elles devenues plus faciles?

Elles ne sont pas très différentes. Prenons On efface et on recommence: c’est l’émission de télé qui donne les plus gros cadeaux, tous réseaux confondus. L’année dernière, nous avons livré une maison et toutes sortes de cadeaux complémentaires, d’une valeur totale de 705 000 $. Mon plus petit projet à l’émission a coûté 205 000 $. On ne donne même pas ça au Banquier (une émission de TVA), et nous sommes à Canal Vie! Si j’arrive à faire ça, c’est parce que mon équipe et moi frappons aux portes, comme avant. Nous prenons le téléphone et nous appelons les clients un par un. Je n’ai pas peur du travail et je crois en ce que je fais. J’ai le sentiment — en fait, je le sais! — que je fais une différence. C’est mon leitmotiv.


Ça t’a quand même demandé une certaine confiance en toi.

Je suis joueuse de nature. Je prépare un projet qui est le plus gros défi de ma carrière. Encore une fois, je mettrai ma tête sur le billot. Ce que je m’apprête à faire est majeur.


Tu as apporté quelque chose de neuf au phénomène de la téléréalité. Autrefois, elle montrait généralement les gens sous leur mauvais jour, mais dans tes concepts, il y a toujours un souci de prendre soin des autres.

Exactement. Lorsque je regardais les téléréalités, je trouvais qu’on y démolissait les participants. C’est une façon de parler, mais on les plaçait en situation de conflit pour susciter des débats à l’antenne. C’était dans l’air du temps. Quand j’ai présenté S.O.S. beauté aux patrons de TQS, ils venaient de diffuser Le Bachelor. Je leur ai dit: «Dans mon émission, personne ne sera éliminé.» Ils ne croyaient pas au concept; ils étaient convaincus que les téléspectateurs carburaient à l’élimination. Finalement, ils m’ont suivie, et c’est le public qui a eu le dernier mot.


Au-delà d’obtenir du succès, tu as pu produire une émission qui reflétait davantage tes valeurs...

Oui, car je considère que nous exerçons ce métier pour le public. Par exemple, dans Maigrir pour gagner, nous éliminons des participants, mais, à la fin, nous organisons un gala au cours duquel ils peuvent revenir dans la partie. Ils peuvent encore accéder à la même chose que ceux qui sont restés. Cette année encore, nous avons éliminé des gens en cours de route et, quand j’ai vu que certains d’entre eux perdaient leur motivation, je les ai tous ramenés dans l’aventure. Je fais de la télé pour faire une différence et je veux que mes émissions procurent du bonheur autant à ceux qui les regardent qu’à ceux qui les vivent.


Il y a eu de l’intérêt à l’étranger pour certains de tes concepts. Où en es-tu de ce côté?

L’émission Donnez au suivant est encore présentée au Maroc. Malheureusement, je ne touche aucune redevance. La boîte qui vendait le concept à l’étranger a perçu sa part, mais elle a déclaré faillite avant que je puisse toucher la mienne. Je ne l’ai pas poursuivie en justice. Mon but, en créant Donnez au suivant, était que l’émission aille au-delà des frontières et qu’elle fasse une différence. Si elle continue d’exister quelque part dans le monde, ça me console. Cela dit, je dois apprendre à me protéger si je veux donner une vie à mes concepts à l’étranger, mais je ne suis pas encore prête à effectuer cette démarche.


Quels conseils donnerais-tu à une jeune Chantal Lacroix qui, aujourd’hui, tenterait de faire sa place dans un monde qui a beaucoup changé?

Je lui conseillerais de ne pas avoir peur. C’est vrai que tout a changé, mais la façon de faire n’est pas si différente. Aujourd’hui, il y a plusieurs plateformes qui permettent de concevoir un projet, de produire une émission et de la diffuser. La jeune génération carbure au web, et des vedettes montantes en deviennent des stars. Personnellement, j’ai fait des choses gratuitement — j’ai donné des stages, par exemple —, et ça m’a permis d’entrer dans le milieu de la télé. J’étais au courant de ce que les gens cherchaient, et ça m’a permis d’apprendre. J’ai fait preuve d’initiative. Je n’attendais pas qu’on me demande: «Peux-tu faire ça?» Quand je voyais qu’il y avait un besoin, je prenais les devants. Il faut agir et ajouter des cordes à son arc.


Et il y a davantage de possibilités aujourd’hui.

Il y a de plus en plus de chaînes de télé et de shows sur le web, mais de moins en moins d’argent. On court tous après le même argent. D’où l’importance d’être polyvalent et de porter plusieurs chapeaux. Je dirais à une jeune Chantal: «Acquiers de l’expertise dans plusieurs domaines, sois capable d’être recherchiste et assistante, aie la curiosité d’apprendre comment fonctionne une caméra.» Nous en sommes là. En raison des équipes réduites, il faut être capable de faire plusieurs tâches en même temps. C’est une bonne chose, car nous continuons d’apprendre. Nous avons une vie pour apprendre le plus de choses possible, pour s’améliorer en tant qu’être humain et pour faire une différence dans le monde dans lequel on existe.