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Les artisans de la télé: Guylaine Tremblay
Guylaine Tremblay © Marco Weber

Les artisans de la télé: Guylaine Tremblay

Nouvelle chronique

Par Steve Martin / TV Hebdo - 2016-05-25 14:25:51

On peut dire que Guylaine Tremblay a joué dans des séries très variées, allant de la comédie absurde (La petite vie) au drame carcéral (Unité 9). Comme en témoigne le énième trophée Artis qu’elle a remporté il y a quelques semaines, le public est toujours prêt à suivre cette interprète et animatrice qui, entre deux tournages dans le décor de Lietteville, reçoit des confessions sur les bancs publics.



Guylaine, qu’est-ce qui t’a attirée dans le métier de comédienne?

C’est assez étrange. Quand j’étais très, très jeune, à l’âge de quatre ou cinq ans, je regardais Les beaux dimanches. On y présentait souvent des pièces de théâtre. Je ne comprenais pas toujours l’histoire, mais ça créait toujours une petite excitation en moi. Le murmure de la foule, le rideau qui s’ouvrait... Ça me transportait. C’est inexplicable, mais je n’ai jamais pensé que je pouvais exercer un autre métier.

Beaucoup de gens t’ont découverte lors des retransmissions des matchs de la LNI, dans les années 1980. Ce passage a-t-il été important pour toi?

Ç’a été une école formidable, parce qu’on apprenait à s’abandonner aux situations. Quand on improvise, on n’a pas de filet. On ne sait pas à qui on va parler, ce qu’on va dire, comment la scène va se terminer: rien! Alors, il faut plonger. Ça nous apprend l’humilité. Même si l’impro se passe mal et qu’on reçoit quelques claques par la tête, on doit être là pour les autres joueurs à l’impro suivante. On n’a pas le temps d’avoir des états d’âme: il faut travailler en équipe. La LNI n’a pas été seulement une école de jeu: j’y ai aussi appris quelle attitude adopter face au métier. Il faut travailler dans le plaisir en pensant aux autres. J’ai beaucoup aimé cette période.

La LNI t’a amenée à sortir de ton élément...

Constamment, et ça n’a pas été facile tout le temps, mais c’était formidable. Et puis, on a eu de grands joueurs à cette époque — Robert Gravel, Michel Rivard, Robert Lepage, etc. —, comme il y en a encore aujourd’hui. C’était quelque chose!

Au moment où on t’a offert le rôle de Caro dans La petite vie, tu n’avais pas la renommée d’un Marc Messier ou d’un Serge Thériault. Comment as-tu été engagée?

J’ai obtenu ce rôle grâce à Louis Saïa, qui était un grand ami de Claude Meunier. Louis m’avait dirigée au théâtre à Québec et il a dit à Claude: «Viens voir cette petite-là au Théâtre de la Bordée. Je pense qu’elle pourrait être ta Caro!» Tous les comédiens de La petite vie ont obtenu leur rôle sans passer d’audition, ce qui ne pourrait plus se produire aujourd’hui. Josée Deschênes, Bernard Fortin et moi n’étions pas très connus, mais Claude Meunier nous a fait confiance. C’est quand même incroyable! À l’époque, je n’avais pas joué beaucoup à la télé; seulement dans Le club des 100 watts et d’autres émissions du genre. Pour moi, tout est arrivé en même temps. Bien sûr, La petite vie a été un tremplin. Les cotes d’écoute étaient phénoménales; elles ont atteint quatre millions de téléspectateurs! On ne voit plus de tels chiffres.

L’univers d’Unité 9 est totalement différent de celui de La petite vie. Tu as eu la chance de jouer un grand éventail de rôles, d’un personnage de comédie absurde à l’héroïne d’un drame carcéral...

 Pour moi, c’était la chose la plus importante dans mon parcours artistique: je n’ai pas de plan de carrière, mais je ne veux jamais avoir l’impression de me répéter. Quand j’ai commencé à faire de la télé, j’étais identifiée aux comédies: La petite vie, Histoires de filles... Je me suis dit: «Non, ce n’est pas possible que je passe ma vie dans le même créneau. Ça ne me tente pas!» Alors, après avoir joué deux ans dans Histoires de filles, j’ai signifié que je quittais la série et que je laissais à l’équipe un an pour préparer la transition. Il fallait que je prenne le risque d’aller ailleurs; c’était vital pour moi. Et la vie m’a donné raison. Quand j’ai abandonné Histoires de filles, Danielle Trottier, qui m’avait vue au théâtre, m’a offert de jouer dans le téléroman Emma. C’était mon premier rôle dramatique à la télé, et ç’a été un tournant.
Et c’est ce qui t’a menée à Annie et ses hommes.

Qu’est-ce qui a fait qu’on était prêt à te confier le rôle principal d’une série dramatique?

J’ai obtenu le rôle d’Annie à la suite d’une audition. C’est drôle... J’ai demandé aux auteurs: «Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de me faire auditionner? Vous m’avez vue au théâtre?» Eh bien, pas du tout! Ils m’avaient vue dans une émission pour adolescents intitulée Le studio, qui était diffusée à Canal Famille. Leurs ados la regardaient. Alors, quand est venu le temps de trouver quelqu’un pour le rôle d’Annie, ils se sont dit: «On aimait l’énergie de la petite brune qui était dans Le studio...» C’est dire qu’on ne peut pas prévoir où les choses nous mèneront! Ç’a été un grand, grand cadeau de la vie de jouer aux côtés de Denis Bouchard pendant sept ans. J’ai été tellement heureuse de prendre part à ce téléroman!

Marie, dans Unité 9, a un côté sombre et tordu. As-tu eu le sentiment de prendre un risque en acceptant d’incarner ce personnage?

Je ne pense pas à ça. Avant d’accepter un rôle, je me demande: «Va-t-il me faire vibrer? Va-t-il m’amener plus loin, m’apporter quelque chose sur le plan artistique?» Si la réponse est oui, je ne me demande jamais: «Les gens vont-ils me suivre?» C’est un piège pour un acteur de toujours se demander si le public va aimer ce qu’il fait. Sinon, on se contente de personnages cute et sympathiques. Comme je le disais, je ne veux pas toujours jouer le même rôle. Je savais que Marie était une fille d’ombre et de silence. C’est une victime d’inceste! Elle n’a pas le bonheur facile. Cependant, je trouvais important de jouer ce personnage, de le porter, et je voulais qu’il suscite des discussions. C’était un beau défi.

Vois-tu un lien entre toutes les femmes que tu as incarnées, si différentes soient-elles?

Elles ont des énergies et des tempéraments différents. Leur seul lien, c’est que je joue leur rôle! Cependant, j’essaie de camper chaque personnage sans le juger, dans la vérité, dans l’authenticité la plus grande. Mon but, c’est qu’on oublie Guylaine et qu’on pense à Annie, ou à Marie, ou à Monique, mon personnage dans Les rescapés. C’était une femme des années 1960, donc il a fallu que j’oublie ma propre modernité. C’est un grand défi pour une comédienne.

Au terme de la dernière saison d’Unité 9, Marie fait une tentative de suicide. Crois-tu qu’une telle série pourrait survivre à la mort de son héroïne?

Oui, mais elle prendrait un autre chemin. C’est l’auteure qui décide. Je ne sais pas ce que Danielle va faire, mais je vais m’incliner, parce que je ne suis qu’une interprète! Personne n’est irremplaçable.

Comment as-tu réagi à la lecture de la scène finale?

C’est une scène très difficile. Le suicide, c’est très violent: ça nous pousse à nous remettre en question, parce que chacun de nous a connu des gens qui ont mis fin à leurs jours — du moins, il y en a dans ma famille. Pourtant, je trouvais ça bien que Danielle aborde le sujet. Après tout, c’est une réalité: on ne peut pas se cacher la tête dans le sable sans arrêt. Les victimes d’inceste comme Marie, les femmes — et les hommes — qui ont gardé le silence pendant 30, 35 ou 40 ans et qui ont été dans le déni, souffrent. Dans le cas de Marie, son passé a pu l’amener à vouloir se suicider. Le silence tue, c’est sûr.

Tu as ajouté une corde à ton arc en animant l’émission Banc public, à Télé-Québec. Qu’est-ce que ça t’a apporté?

Je n’avais jamais pensé à devenir animatrice jusqu’à ce que France Beaudoin m’offre de prendre la barre de Banc public. Je lui ai demandé: «Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même? Tu es animatrice!» Elle m’a répondu: «Non, Guylaine! Tu as un contact inégalable avec les gens, et je suis certaine qu’ils vont vouloir s’asseoir sur le banc avec toi et te parler.» Pour moi, c’est fantastique. Je suis très curieuse de nature et j’aime les gens. Donc, l’émission comble deux grands besoins chez moi: elle me permet de satisfaire ma curiosité et mon envie d’échanger avec quelqu’un. J’ai dit à France: «Je reçois déjà beaucoup d’attention, et je n’en veux pas plus. Ce que je veux, c’est que la personne qui est en face de moi soit mise en lumière et qu’elle se sente accueillie.» Alors, je rencontre des gens tous plus passionnants les uns que les autres. Quand on écoute quelqu’un dans le respect et dans l’ouverture d’esprit, cette personne s’ouvre, elle nous raconte son histoire. Cette émission est une belle surprise dans ma vie. Je ne l’attendais pas, mais c’est vraiment très le fun. Et ça me donne des vacances de mon travail d’actrice!