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Les artisans de la télé | Luc Guérin
Luc Guérin | Photo : Eric Myre

Les artisans de la télé | Luc Guérin

«Je dis merci à la vie pour mes beaux rôles»

Par Steve Martin/TV hebdo - 2019-05-02 23:57:53

Interprète d’une rare qualité qui passe aisément de l’humour au drame, Luc Guérin nous a fait voir l’univers carcéral d’Unité 9 à travers le regard bienveillant du psychologue Steven Picard. Ce rôle est arrivé au bon moment dans la carrière de ce comédien qui a toujours su accompagner ses personnages dans des quêtes intérieures parfois tortueuses.

 

Luc, quand tu étais jeune, à quel moment as-tu compris que ton destin était de devenir comédien?

Je ne sais pas si j’avais la notion de l’avenir, mais tout a commencé lorsque j’étais tout petit — je crois que j’étais en première année. Je faisais partie d’un spectacle organisé pour l’anniversaire de notre directeur d’école — qu’on appelait «le principal» à l’époque — et, à la maison, je me créais des personnages, je me confectionnais des fausses dents et des costumes, je faisais des mises en scène… Un peu plus tard, j’ai commencé à tourner de petits films avec un ami dont le père avait une caméra Super 8. On écrivait des histoires, on tournait des westerns… Bref, le jeu a toujours fait partie de ma vie. 

Quand as-tu choisi d’en faire ton véritable métier?

En fait, au cégep, j’ai étudié en psycho, une matière qui m’intéressait. Puis, j’ai joué dans un court métrage avec quelqu’un qui m’a demandé: «Tu n’as jamais pensé à faire ça sérieusement?» Finalement, je me suis inscrit en théâtre à l’UQAM, où je suis resté pendant une session. Ensuite, j’ai fait des démarches pour entrer à l’École nationale de théâtre. J’ai commencé en 1981 et j’en suis sorti en 1984.

Ton père était fonctionnaire. La culture était-elle tout de même présente dans le foyer de la famille Guérin?

Mon père aimait beaucoup la musique, entre autres choses. Puisque je n’avais que 13 ans quand il est mort, il n’a pas eu beaucoup d’occasions de me voir sur scène. Dans ma famille, personne ne faisait carrière dans le domaine artistique. Ainsi, quand j’ai pris la décision de me lancer, j’ai été un peu téméraire. Ce métier ne garantissait pas un revenu stable, et mes proches en étaient conscients. Pendant des années, ma mère m’a demandé: «Manges-tu, au moins?» C’était sa préoccupation pendant que j’étais à l’École nationale. Je l’ai invitée à notre premier exercice public, je l’ai fait asseoir dans la première rangée et je lui ai dit: «Voilà, c’est ça que je fais!»

Bien des acteurs ont considéré leurs études à cette école comme un passage exigeant. Qu’as-tu pensé de ton expérience?

Le terme est un peu fort, mais ç’a été un voyage initiatique qui a validé quelque chose. Les premières fois que j’ai monté les marches de l’École nationale, j’ai été très impressionné. C’était comme si j’entrais dans un temple! Oui, ç’a été beaucoup de travail mais, avec le recul, je peux dire que ç’a été une période heureuse de ma vie. J’arrivais très tôt, parce que je n’habitais pas à Montréal et que je prenais l’autobus. Quelquefois, je me retrouvais tout seul dans un local et je répétais. Je restais après les cours. Rien n’était facile, mais j’ai fréquenté cette école avec beaucoup de bonheur.

Tu reprends Broue avec deux grands complices, Benoît Brière et Martin Drainville. En vous voyant sur scène, on a l’impression que vous êtes non seulement des collègues, mais aussi des amis...

Oui. Et plus on vieillit, plus on apprend à se connaître, et plus on sait pourquoi on est ensemble. Benoît et Martin sont très importants dans ma vie. On a toujours travaillé ensemble, mais aujourd’hui, je trouve notre relation beaucoup plus profonde. Quelque chose s’est installé entre nous et, pour moi, ça a une grande valeur. 

Tu as beaucoup joué la comédie. Tu m’as déjà raconté que tu avais appris les rouages de l’humour en écoutant de vieilles sitcoms américaines avec Jackie Gleason...

La comédie a pris une grande place dans ma vie et je vais continuer à en faire jusqu’à mon dernier souffle. Pourtant, à l’École, on n’en faisait à peu près pas. Cela dit, j’aime la variété. Heureusement, j’ai aussi joué dans plusieurs productions dramatiques, dont Les orphelins de Duplessis, qui est une si vieille série que les gens ne s’en souviennent pas! Ç’a été une expérience magnifique avec une réalisatrice fabuleuse, Johanne Prégent. Par la suite, il y a eu Willie, Virginie… 

Dans Virginie, tu incarnais Phaneuf, un professeur de français intense et passionné. Par la suite, tu as collaboré avec Fabienne Larouche dans deux autres séries: tu as incarné le tourmenté Laprade dans Trauma, puis Steven Picard dans Unité 9. Ces deux personnages ont changé la dynamique de leur univers respectif. Pourquoi, selon toi, Fabienne Larouche t’a-t-elle confié ces rôles?

Au risque d’avoir l’air flagorneur, je remercie Michel Trudeau et Fabienne de leur confiance chaque fois que je le peux. Ils m’ont confié des personnages profonds, qui avaient une faille. J’avais toujours l’impression qu’ils voulaient faire passer une forme d’éditorial à travers ces personnages.

D’ailleurs, d’une certaine manière, Steven a représenté notre regard extérieur sur le milieu carcéral dans Unité 9. Nous avions de l’empathie pour lui, comme il en avait pour les femmes qui venaient le voir dans son bureau...

Oui, et je dis merci à la vie pour ces beaux rôles, parce que j’ai eu des difficultés au début dans le métier. Depuis 1984, ça n’a pas toujours été facile. On m’a confié de beaux personnages, mais le rôle de Steven Picard est arrivé à point nommé dans ma carrière et dans ma vie. C’était un être tourmenté. Comme il venait du milieu carcéral masculin, qu’il avait été écorché et qu’il avait vécu un choc post-traumatique, il était capable d’empathie et de compassion pour ceux qui souffraient. Comme il l’a dit: «On ne naît pas criminel, on le devient. On ne naît pas méchant; d’une certaine façon, on le devient.» C’était son leitmotiv. J’ai pris un tel plaisir à incarner Steven! Tous les rôles qu’on joue sont des cadeaux, mais celui-là était exceptionnel!

La relation de Steven avec Macha, le personnage d’Hélène Florent, a semblé le mettre à rude épreuve au cours de la dernière saison...

J’ai mis ça sur le dos d’une fatigue presque émotionnelle. J’ai déjà entendu parler d’un couple de thérapeutes qui avaient pris une année sabbatique parce qu’ils n’étaient plus capables d’être exposés aux atrocités qui se produisent partout, tous les jours, notamment des agressions d’enfants. Ils ont dû faire une pause, parce qu’ils avaient un trop-plein. Il y avait un peu de ça dans la première réaction de Steven Picard aux crimes de Macha. Mais c’est un homme qui a de la compassion, et c’est ce qui a pris le dessus.