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Les métiers de la télé: Chantal Cadieux, auteure
Chantal Cadieux, auteure. © Jean Langevin

Les métiers de la télé: Chantal Cadieux, auteure

«J'aime écrire seule»

Annie Hogue / TV Hebdo - 2015-04-30 16:19:01

L’écriture d’une série ou d’un téléroman est un travail à temps plein qui exige beaucoup de discipline de la part des auteurs. Chantal Cadieux a choisi l’écriture dramatique comme gagne-pain. Celle qui écrit depuis des années et qui crée les intrigues du téléroman Mémoires vives a accepté de nous laisser entrer dans son univers.



Chantal, as-tu une routine de travail?

J’aime écrire seule, puisque je peux ainsi décider de mon horaire. J’ai déjà eu des collaborateurs, mais, depuis que je travaille seule et à mon rythme, c’est plus facile. Je suis plus productive le matin. Mon conjoint se lève très tôt, et je le fais en même temps que lui pour écrire. Ce matin, nous étions debout à 5 h 30! Je travaille un peu, puis je déjeune. J’écris tous les jours, même les fins de semaine, parfois quelques heures seulement, parfois toute la journée. La seule chose qu’il me faut, c’est mon café le matin! C’est le point de départ de ma journée d’auteure. Quand mes textes sont livrés, il m’arrive de prendre une journée de congé.


Où écris-tu?

Dans ma résidence principale ou à mon chalet durant les week-ends. Lorsque je suis en vacances, je travaille parfois à l’hôtel. J’aime qu’il y ait du bruit autour de moi. Quand mes enfants étaient jeunes, j’adorais les entendre jouer. J’ai une grande capacité de concentration; je peux aussi travailler dans un resto. J’ai toujours mon ordinateur portable avec moi. J’aime le fait de pouvoir sortir de mon bureau.


Tu rédiges donc tes textes sur ton portable?

Toujours. J’ai un ordinateur avec un écran géant à la maison, mais je ne l’utilise pas. Quand on écrit, on est assez seul, et je suis quelqu’un de sociable. Le fait d’avoir mon portable me permet de bouger et de voir du monde, tout en travaillant quand je le veux.


Y a-t-il des objets que tu gardes à proximité quand tu écris, des porte-bonheur?

Non, je ne suis pas très attachée aux biens matériels. Je tiens à mon ordinateur pour ce qu’il contient. Cependant, mon père est décédé il y a un an et, depuis, je garde sa photo sur l’écran.


Fais-tu lire tes textes à tes amis ou aux membres de ta famille?

Certains de mes collègues le font, mais pas moi, car ça me gêne. Guy Fournier m’a dit un jour: «Plus tu racontes ton histoire, moins tu vas l’écrire!» Ça me paraît très sensé. Par ailleurs, je suis très productive et je crois que je finirais par lasser les gens autour de moi à vouloir leur montrer tous mes textes!


Es-tu passée facilement de l’univers de Providence (son téléroman précédent) à celui de Mémoires vives?

J’étais très attachée à l’équipe et aux personnages de Providence. Donc, lorsque j’ai commencé à écrire Mémoires vives, je me suis demandé si j’aimerais autant mes nouveaux personnages. Même si je ne raffole pas de la comparaison, j’étais un peu comme une mère qui se demande si elle aimera autant son deuxième enfant que son premier. C’est une crainte commune à tous les auteurs, mais oui, nous aimons autant nos nouveaux personnages que nos anciens.


Écris-tu une seule série à la fois ou mènes-tu plusieurs projets de front?

Mémoires vives occupe tout mon temps. Toutefois, avant Noël, j’ai rédigé un conte urbain et, l’été dernier, j’ai écrit pour le Théâtre Aphasique une pièce qui n’est pas encore montée. Je traîne aussi un scénario de film depuis plusieurs années, mais mon temps est précieux, et je ne me vois pas me lancer dans l’écriture d’un autre scénario pendant la fin de semaine.


Existe-t-il une entente concernant le nombre d’années que durera Mémoires vives?

Non, elle est renouvelée une année à la fois. En ce moment, ça va bien.


Tu ne t’imposes donc pas de limite de temps quant à la durée d’une série?

Non, j’envisageais que Providence durerait 5 ans alors qu’on me parlait de 10 ans. Finalement, il y a eu sept saisons. J’ai écrit les deux dernières parce que je ne voulais pas quitter l’équipe. Je savais que beaucoup de gens dépendaient de la série. Je crois avoir continué de l’écrire plus pour les autres que pour moi, mais je suis contente d’avoir accompli cela, même si j’étais très fatiguée à la fin. Cinq ans, pour moi, c’est un beau chiffre et, à cette étape, la production a été rentabilisée.


Tu as écrit des séries, des films et des romans. Est-ce l’idée qui te vient d’abord en tête et, ensuite, tu décides si tu l’exploiteras à la télé ou au cinéma?

Assez vite, je sais si mon idée donnera un long métrage ou une série: j’ai un bon instinct. Par ailleurs, l’écriture cinématographique est complètement différente de l’écriture télévisuelle. Piché: entre ciel et terre devait être un projet télé, mais je n’arrêtais pas de dire: «C’est un film, pas une série!» J’ai rédigé le scénario pendant un moment, puis j’ai dû arrêter, parce que j’étais trop fatiguée.

Dans les dernières versions, le projet est devenu un long métrage. J’ai des scénarios de films plein la tête, mais je n’ai pas le temps de m’y attaquer. Ce qui me plaît, lorsque je travaille pour la télé, c’est d’écrire tous les jours — ce qui me permet de «me faire le bras» et de devenir meilleure — et de bien gagner ma vie. Ainsi, j’en suis aussi venue à désacraliser l’écriture. Certains auteurs ne peuvent pas supporter qu’on apporte le moindre changement à leurs textes, mais ce n’est plus mon cas. Les corrections servent simplement à améliorer le scénario.


Écris-tu Mémoires vives de la même façon qu’au début maintenant que tu connais tous les personnages et que tu peux te les représenter physiquement?

J’ai vite vu mes personnages dans ma tête. Dès le départ, je voulais que Marie-Thérèse Fortin et Gilles Renaud — qui avait été mon directeur à l’École nationale de théâtre — jouent dans le téléroman.


Les producteurs sont-ils réceptifs à ce genre de demandes concernant le choix des comédiens?

Oui, tout à fait! Je participe au choix des premiers et des deuxièmes rôles. Nous voulons que tout le monde soit d’accord: l’auteure, le réalisateur, les producteurs et le diffuseur. Je ne connais pas tous les comédiens que nous recevons en audition, mais j’aime les regarder travailler et voir quelle énergie ils dégagent. Nous pensons d’abord aux comédiens que nous connaissons déjà, mais j’ai aussi de belles surprises lorsque j’en découvre de nouveaux.


Rencontres-tu les interprètes pour leur parler de leur personnage?

Non, chacun est le «gardien» de son personnage et travaille les textes que j’écris. En de rares exceptions, si nous traitons d’un sujet majeur, je propose de rencontrer un comédien pour en discuter. Même si nous sommes en 2015, il y a encore des gens qui font mal la distinction entre le personnage et la personne, et je ne veux pas nuire aux interprètes.


Le retour de Laurie a beaucoup fait jaser. Savais-tu dès le début ce qui arriverait à ce personnage?

Je m’étais dit que si Mémoires vives ne durait qu’un an, on découvrirait les restes de Laurie enfouis quelque part, alors que si le téléroman continuait, on la retrouverait vivante. Je voulais qu’elle soit déjà présente sans être trop près de la famille Berthier. Le personnage de Sophie Paradis convenait bien. Quand j’ai parlé à mon producteur de la possibilité que Laurie ait été gardée dans un sous-sol, il a trouvé que ce n’était pas plausible. Puis, des histoires semblables sont sorties dans les médias, et il m’a envoyé un texto pour me dire qu’il y avait des gens plus fous que moi! (rires)


Quand les téléspectateurs ont commencé à dire que Linda était peut-être Laurie, as-tu eu envie de modifier l’intrigue?

J’ai essayé de brouiller les pistes, mais je ne voulais pas changer l’histoire, car, pour moi, elle était établie depuis longtemps. Certaines personnes ont deviné la vérité, mais pas tout le monde. D’autres téléspectateurs préfèrent se laisser porter par l’histoire et ne pas se poser de questions.


D’où t’est venue l’idée de Mémoires vives?
Elle vient du personnage de Claire. Quand j’ai suivi des traitements contre le cancer, un ami m’a dit: «Sers-toi de ça pour créer ta prochaine série», mais je ne voulais pas écrire un scénario sur ce sujet — d’ailleurs, Richard Blaimert (l’auteur de Nouvelle adresse) le fait très bien. Je me suis dit que je m’intéresserais plutôt au personnel soignant, et Claire est apparue.

Par ailleurs, les disparitions de jeunes filles m’obsèdent depuis des années. À l’époque où je réfléchissais à Mémoires vives, il y en a eu plusieurs, et je me suis dit: «Il faut parler de ces jeunes filles, de leur famille, qui se demande où elles sont, et de leurs amis, qui restent avec une grande peine» — comme Karine. On doit en parler, mais, en même temps, on craint que ça inspire certains esprits troublés. Je voulais suivre l’histoire de Laurie puisque, pendant 30 ans, sa vie a été en suspens. Rien ne sera jamais pour elle comme si elle avait vécu avec ses parents. Nous apprendrons encore beaucoup de choses à ce sujet.


As-tu reçu la confirmation que Mémoires vives se poursuivra pour une quatrième saison, en janvier?

Ça s’annonce bien, et j’ai des idées!


À noter

La seconde partie de cette entrevue sera publiée dans le prochain numéro de TV Hebdo. Chantal Cadieux et la scripte-éditrice Sylvie Denis nous parleront de leur collaboration.