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Les métiers de la télé: Michele Carragher, brodeuse pour «Le trône de fer»
Les blason des Stark © Gracieuseté de Michelle Carragher

Les métiers de la télé: Michele Carragher, brodeuse pour «Le trône de fer»

«Chaque design présente ses défis»

Par Steve Martin/TV Hebdo - 2016-12-21 14:10:41

Pour créer la magie nécessaire à une production de l’ampleur du Trône de fer (Game of Thrones), il faut faire appel à des spécialistes et à des artisans qui mettent leur talent au service de cette grande création collective. Parmi ces travailleurs qui œuvrent dans l’ombre, nous avons discuté avec l’artiste aux doigts de fée qui a créé les magnifiques broderies de certains des costumes les plus flamboyants de la série. Gros plans sur les œuvres de cette femme qui a choisi l’aiguille plutôt que l’épée.

Michele, depuis combien de temps vous intéressez-vous à la broderie?

J’ai commencé à m’intéresser à la couture quand j’étais jeune. Ma mère m’a enseigné des techniques de base. J’ai utilisé la broderie comme médium de création pour la première fois lors de mes études en design de mode. Chaque fois que je créais un nouveau design, je voulais lui donner une sorte de présence sculpturale. Afin d’obtenir l’effet désiré, j’ai investi beaucoup de temps dans l’apprentissage de certaines techniques, dont la broderie, la chapellerie et le tricot.

Où avez-vous perfectionné ces techniques?

J’ai développé mon habileté à manier l’aiguille après mes études, lorsque je travaillais dans le domaine de la conservation de textiles. J’ai appris plusieurs techniques de couture et me suis inspirée de tous les tissus qui me passaient entre les mains. Parmi les pièces les plus intéressantes sur lesquelles j’ai eu la chance de travailler, il y a eu les costumes de Marilyn Monroe dans le film Certains l’aiment chaud (Some Like It Hot), dont sa fameuse robe noire ornée de perles. J’ai également travaillé à la robe rouge à paillettes que Jane Russell et elle portaient dans Les hommes préfèrent les blondes (Gentlemen Prefer Blondes). Ces robes étaient exposées à l’Imperial War Museum de Londres. Elles étaient adorables et si menues! Ce travail de conservation m’a également permis de développer mon habileté à broder et de m’améliorer tant sur le plan de la rapidité d’exécution que sur celui de la précision. Ces aptitudes m’ont par la suite été fort utiles lorsque j’ai collaboré à des productions cinématographiques et télévisées.

Comment vous êtes-vous jointe à l’équipe du Trône de fer?

Michele Clapton (la costumière principale de la production) m’a donné cette occasion dès le tournage du pilote. J’avais déjà eu la chance de travailler avec elle; elle avait donc une bonne idée de ce dont j’étais capable. Michele est une grande fan des artisans et, comme elle l’a fait pour d’autres productions, elle tenait à ce que les costumes des personnages principaux soient finis à la main et faits à partir de matériaux tissés, brodés et vieillis avec soin. Ma façon d’aborder la broderie cadrait avec son éthique de travail.

Connaissiez-vous les livres sur lesquels est basée la série avant de collaborer à celle-ci?

Je ne les avais pas lus. J’ai découvert l’univers du Trône de fer lorsque j’ai travaillé au pilote. Aujourd’hui, je suis une fan de l’émission. De plus, la regarder me donne l’occasion d’évaluer mon travail et de voir les ajustements que je dois apporter sur le plan de la profondeur, des tons et du placement des broderies. C’est habituellement la première chance que j’ai de voir les costumes, puisque je n’ai généralement pas à me rendre sur le plateau durant le tournage.

Comment qualifieriez-vous votre collaboration avec Michele Clapton?

J’ai beaucoup de plaisir à travailler avec elle et avec les autres membres de l’équipe des costumes. J’admire son esprit et sa manière de fonctionner. Notre relation est basée sur un bel esprit de collaboration. Elle me laisse une grande liberté dans la création de mes designs. Ensemble, nous décidons de la direction que nous prendrons dans l’élaboration d’un costume afin de nous assurer que les broderies reflètent la personnalité de celui ou celle qui le porte. Nous ne voulons pas seulement qu’elles soient agréables à regarder, mais aussi qu’elles soient un outil narratif qui nourrit la compréhension que le spectateur a de chaque personnage.
L’univers de George R.R. Martin est riche sur le plan du symbolisme. Chaque famille, chaque personnage significatif a son emblème. Pour vous, ç’a sans doute été une source d’inspiration.
Lorsque je crée une broderie, je dois tenir compte du personnage auquel elle est destinée, de sa personnalité, de son statut et de son environnement. Dans Le trône de fer, chaque maison a son propre blason. Ces emblèmes sont très importants dans la création des designs. J’aime incorporer des métaphores, des significations cachées dans certains costumes. Je brode une image ou j’utilise un tissu après avoir mené des recherches et découvert quelque chose qui ajoute aux éléments narratifs du personnage pour lequel je travaille.

Avez-vous des exemples?

Lors de la sixième saison, j’ai créé un design pour Sansa. Elle vient de la maison Stark, qui veille sur une vaste région de Westeros qu’on appelle le Nord. Le blason de ce clan présente un loup gris. Au centre de mon design, j’ai brodé un loup entouré de branches qui émanent de sa tête. Les branches représentent un arbre sacré appelé Weirwood, qui est associé au culte des anciens dieux de la forêt — une croyance païenne à laquelle adhèrent les membres du clan. Leur dévotion est grande, comme en fait foi l’arbre qui trône dans leur foyer de Winterfell. Les Stark considèrent cet arbre, qui leur a apporté de l’apaisement au cours des périodes difficiles, comme un symbole de leur fier héritage. La broderie du costume de Sansa montre donc à la fois son lien avec sa famille et sa dévotion ravivée. Avant ce moment précis de l’histoire, elle était séparée de son clan. Elle a été victime d’abus, ayant été prisonnière des Lannister, puis des Bolton. Le blason de ces derniers présente d’ailleurs un homme écorché vif, donc on peut présumer qu’ils ne sont guère magnanimes envers leurs prisonniers! Heureusement, Sansa a réussi à s’enfuir et elle a rejoint un des derniers survivants de sa fratrie, son demi-frère, Jon Snow. Le design du costume aide par ailleurs à marquer une évolution dans la personnalité de Sansa, qui est passée de jeune fille naïve à victime, avant de devenir une femme forte, puissante et indépendante, une future guerrière et reine du Nord.

Il y a un artiste ou une époque qui vous a particulièrement influencée?

Je ne pourrais pas nommer un seul artiste, ils sont nombreux. Mes designs sont inspirés par mon amour de la nature, de la sculpture, de l’architecture, des textiles vintage, de la joaillerie et de la broderie de haute couture. Je peux aussi puiser des idées dans les univers fantastiques de l’art et de la littérature qui ont nourri mon imagination lorsque j’étais enfant. Je trouve également des idées en visitant des musées, en regardant des livres de costumes historiques ou encore en surfant sur le net.

Vous avez brodé des costumes très élaborés pour des personnages féminins fort différents: Sansa, Daenerys, Cersei... Comment décririez-vous le travail que vous avez accompli pour chacune d’elles?

En raison du statut de Cersei, je me suis dit que la broderie ornant ses costumes devait être riche et très décorative. Le premier costume auquel j’ai travaillé pour la reine est la robe à l’oiseau bleu qu’elle a portée au cours de la première saison. Cersei était alors une belle femme qui cachait son désir d’accéder au pouvoir et d’être considérée comme une égale dans un monde dominé par les hommes. À cette époque, elle vivait toujours dans l’ombre de son mari, le roi Robert Baratheon, qui détenait le pouvoir sur elle et sur Westeros. L’oiseau servait donc à masquer les intentions de la reine sous des allures féminines et peu menaçantes, mais il évoquait à la fois le «gazouillement» et les machinations auxquelles elle ne tarderait pas à prendre part. Après la mort de Robert, les Lannister ont pris le pouvoir lorsque Joffrey, le fils aîné de Cersei, est devenu roi. À partir de ce moment, elle a occupé une position plus importante et a montré la prédominance de son clan en arborant de manière plus ouverte le lion qui orne le blason de sa famille. Elle a commencé à dégager plus de puissance, et la broderie qui ornait ses costumes est alors devenue un élément pratique pour appuyer cette transformation.

Daenerys a elle aussi accru son pouvoir au fil des saisons.

Daenerys appartient à la maison des Targaryen, dont le blason est orné d’un dragon à trois têtes. Les costumes qu’elle porte dans les troisième et quatrième saisons illustrent la force intérieure qui croît en elle depuis qu’elle a ses dragons. Michele voulait que nous incorporions graduellement à son habillement une texture évoquant les écailles des dragons, et cette texture est devenue plus présente au fur et à mesure que la force de Daenerys s’est accrue et qu’elle est devenue la leader de vastes armées. Elle nourrit la volonté de reconquérir le trône qui aurait dû lui revenir.

Vous avez également créé des broderies pour la robe de mariée de Sansa. Est-ce le vêtement le plus complexe auquel vous avez travaillé?

Chaque design présente ses propres défis sur le plan de la technique et du choix des matériaux, et quelques pièces se sont révélées particulièrement complexes à réaliser. Je pense notamment à une robe que Myrcella a portée au cours de la cinquième saison. J’ai créé des broderies perlées plutôt lourdes qui devaient par la suite être cousues sur le costume fait de chiffon coupé en biais. J’ignorais si la broderie que j’avais faite sur la fine crêpeline de soie tiendrait sur le tissu sans créer de faux plis. C’est une bonne chose que tout ait bien fonctionné, car nous n’avions pas le temps de refaire la pièce. Par ailleurs, la robe de mariée de Margaery Tyrell, qu’on a pu voir lors de la quatrième saison, a demandé un effort particulier. Margaery devait épouser le cruel roi Joffrey. Le blason de la maison Tyrell est une rose dorée. Michele Clapton voulait que le design de cette robe soit simple: une coupe en biais en une pièce avec une traîne à godets. Le vêtement devait être orné de roses avec des épines pointues, et il ne fallait pas que le dessin soit trop joli. Michele voulait qu’il ait quelque chose de dur pour correspondre à la personnalité de Margaery. Les tiges épineuses et les feuilles du corsage n’ont pas été trop difficiles à créer. Le défi particulier que présentait cette robe, c’était de broder en quelques jours 350 roses s’épanouissant de la tige vers l’arrière de la taille jusqu’à la traîne afin de créer un effet «wow».

Votre métier demande à la fois de la rapidité et de la patience...

Non seulement c’est un défi de créer toutes ces broderies en peu de temps — comme c’est toujours le cas quand on travaille pour la télé —, mais ça peut être épuisant. Je reste assise à ma table de couture pendant de longues journées, ayant à peine le temps de me lever pour boire une tasse de thé. Je n’ai pas d’assistant: je travaille seule et j’accomplis souvent des tâches répétitives.

Y a-t-il une broderie dont vous êtes particulièrement fière?

C’est difficile de répondre à cette question. Chaque broderie m’amène à expérimenter afin de matérialiser ma vision, qui est en continuelle transformation. En ce sens, je n’ai jamais l’impression d’avoir tout à fait réussi à obtenir le meilleur résultat possible. Cela dit, j’adore les cols que j’ai faits pour Catelyn Stark et Lysa Arryn; ils sont richement garnis de perles, de pierres et de paillettes faites d’écailles de poisson. Une autre de mes créations favorites est le kimono rouille de Cersei. Les têtes de lion qui ornent les deux manches ont une certaine qualité tridimensionnelle. J’ai aussi aimé créer les scarabées, les papillons de nuit et les sauterelles de Qarth. L’important était de trouver le matériel adéquat pour fabriquer ces créatures.

Et quel costume représente pour vous le plus grand accomplissement parmi ceux de la dernière saison?

Il y en a beaucoup trop pour que j’en choisisse un seul. En ce qui concerne la création, j’aime toujours regarder vers l’avant. Peut-être que l’an prochain j’aurai de nouvelles broderies favorites, mais j’en doute. Je ne suis jamais tout à fait satisfaite de ce que je viens de terminer: je pense toujours à ce que j’aurais pu mieux faire si j’avais eu plus de temps. Je suis continuellement en quête d’amélioration.

Depuis que vous vous êtes jointe à l’équipe du Trône de fer, d’autres producteurs ont-ils manifesté de l’intérêt pour votre travail de brodeuse?

En raison du grand succès de la série, mon travail a eu beaucoup plus de visibilité que si j’avais collaboré à un plus petit projet. Je crois que ç’a été excellent pour le rayonnement de chaque équipe ayant participé à la production. Les projecteurs ont mis en lumière la minutie dont il faut faire preuve quand on crée une telle émission. J’ai aussi travaillé au film Assassin’s Creed, qui met en vedette Michael Fassbender. J’ai créé les broderies qui ornent la cagoule de son personnage d’assassin ainsi que celles de la cagoule et du corsage d’une autre tueuse nommée Maria.

Que faites-vous dans vos temps libres?

Je suis une passionnée des chevaux; je fais de l’équitation et je suis des cours de dressage. J’aime également créer mes propres broderies. J’espère que je pourrai les exposer un jour dans des galeries d’art.

Vous avez surtout contribué aux costumes des personnages féminins du Trône de fer. Pour quel personnage masculin de la série auriez-vous aimé créer des broderies?

Ç’aurait été amusant de concevoir quelque chose de grandiose pour Joffrey. Et, bien entendu, ce serait fantastique de créer pour Tyrion, qui est un personnage magnifique, le favori de tous.

Si je comprends bien, nous aurons la chance de voir vos nouvelles créations au cours de la septième saison, qui sera diffusée à HBO en 2017...

Oui. D’ailleurs, je suis actuellement à Belfast, où je prépare cette nouvelle saison. Avec un peu de chance, je serai également là pour la dernière, mais on ne sait jamais. Il y a toujours un risque que les personnages auxquels mes créations sont destinées habituellement meurent. Comme tous les fans de l’émission le savent, les auteurs de la série ont la fâcheuse habitude de tuer leurs héros. Je croise donc les doigts pour que certains soient là jusqu’à la fin et qu’ils aient besoin de broderies sur leurs costumes!